Paris: une métropole
à mille visages
Belleville chinoise
En décembre
1991, le propriétaire du restaurant chinois Le Cok Ming reçoit
les Baguettes d’or des mains de Jacques Féron, maire
du XIXe arrondissement. Signe de haute considération et de reconnaissance,
cette récompense vient en quelque sorte sceller
la réussite rapide de l’ensemble de la communauté asiatique
du carrefour de Belleville.
En à
peine quinze ans, le carrefour de Belleville est devenu la seconde «ville
chinoise» de Paris. Les boutiques et restaurants asiatiques s’y
côtoient avec une densité remarquable. En 1986,
le plus grand restaurant asiatique ouvre ses portes rue de l’Orillon. Avec
une centaine d’employés, pas moins de 500 couverts
et un parkíng de 150 places, l’établissement propose tout
l’éventail
des cuisines chinoise, vietnamienne, laotienne, thaïlandaise et cambodgienne.
A deux pas, au carrefour de la rue de Belleville et du boulevard du même
nom, les Galéries Barbès cèdent
la place en 1989 à ce qui est devenu, depuis, un véritable
complexe asiatique: deux restaurants dont un haut de
gamme , Le Président, ainsi qu’une épicerie.
Mais le nombre
croissant des commerces n‘est pas le seul signe de ce dynamisme commercial.
Leur diversité constitue un élément essentiel. Outre
les traditionnels restaurants et épiceries, les boutiques asiatiques
présentent en effet tous les types d’activités: boucheries,
charcuteries, salons de coiffure, pharmacies, pressings
,
bars, librairies, bijouteries. Et jusqu’aux assurances, banques et autres
bureaux de change. Car la deuxième génération, souvent
plus diplômée, a pris la relève
après avoir bénéficié
d’une expérience acquise dans les
sociétés françaises.
«On
sent qu’ils sont organisés», déclare Jacques Zerbib,
un juif d’Afrique du Nord. Venu d’Alger avec ses parents en 1963, il tient
une petite épicerie fondée par son père. «Leurs
commerces
se sont développés avec le désir évident de
ne pas être en concurrence», précise-t-il à propos
de la diversité des commerces asiatiques.
A cette politique
d’implantation s’ajoute une politique d’emploi très sélective.
Dans l’ordre, les familles donnent du travail à leurs membres, puis
à la communauté, enfin à des immigrés africains
ou indiens. Rares sont les Français qui travaillent pour eux.
La venue des
Asiatiques s’est faite au rythme des grandes vagues de rénovation
immobilière. Les commerces asiatiques se sont progressivement installés
en remontant la rue de Belleville. Au détriment des boutiques
et des artisans français et maghrébins, elles ont petit à
petit gagné les rues avoisinantes.
Les vagues
successives de destructions et de reconstructions
d’immeubles ont largement contribué à l’implantation de la
communauté asiatique. Chassant des familles entières d’immigrés
d’Afrique du Nord «à cause des loyers trop chers», précise
Jacques Zerbib, ces rénovations ont progressivement privé
les traditionnels commerces du quartier de leur clientèle privilégiée.
Nombreux sont les Maghrébins qui ont ainsi cédé leur
bail
commercial pour suivre le mouvement vers la banlieue.
«Ils
travaillent entre eux, poursuit Jacques Zerbib à propos des Asiatiques,
au point qu’aujourd’hui, je suis prêt à vendre ma boutique
car ils ne viennent chez moi que très rarement». En devenant
une forte communauté résidentielle – 30 000 personnes
dans le seul XIXe arrondissement – les Asiatiques, en consommant presque
exclusivement dans leur communauté, exercent une pression souvent
décisive
sur les autres commerces. Employeurs, commerçants, travailleurs,
consommateurs, la «chaîne» de la communauté asiatique
fait preuve d’une étonnante
cohésion
interne.
Organisés
pour la réussite sociale là où d’autres communautés
pratiquent la solidarité de «survie», les Chinois et
les Vietnamiens sont souvent consciencieux
de respectabilité et de reconnaissance sociale. Il est vrai
que ces immigrés qui ont souvent quitté leurs pays pour des
raisons politiques sont arrivés avec un petit
pécule et, contrairement aux Maghrébins, n’y envoient
pas d’argent. Et leur intention d’y retourner est faible.
(Mots:
640)
Olivier
Piot, Belleville chinoise, Le Monde du 8/4/1992 (texte modifié
légèrement)
sceller:
besiegeln
se côtoyer:
sich entlangziehen
le couvert:
ici: Tischplatz
un éventail:
Fächer, ici: Spektrum
les Galéries
Barbès: Kaufhaus
haut
de gamme: ... der Luxusklasse
le pressing:
Reinigung
prendre
la relève: die Nachfolge antreten
bénéficier:
profiter
acquérir:
erwerben
un commerce:
ici: un magasin
l'implantation:
Niederlassung
au
détriment de: zum Nachteil von ...
la destruction:
ici: Abriss
priver
qn de qc: jem. einer Sache berauben, jem. um etwas bringen
le bail
commercial: Pachtvertrag
décisif,ve:
entscheidend
la cohésion:
Zusammenhalt
consciencieux,se
de: bedacht sein auf
un pecule:
etwas Erspartes, gewisse Rücklagen
Klausur
Compréhension
Résumez
le texte.
Analyse
1. Le quartier de Belleville (XIXe
arr.) s’est transformé au cours des années 90.
Quelles sont les raisons et les
conséquences de ce changement?
2. A Paris, comme ailleurs,
les Asiatiques passent pour des immigrés particulièrement
dynamiques. Analysez leur réussite économique et sociale.
(Métiers, rapports sociaux, comportement, atmosphère ...)
Commentaire
Comment la ville de Paris est-elle
en train de changer?
Comparez le quartier de Belleville
avec le quartier du Sentier.